Baccalauréat 2018 : un corpus entièrement féminin pour les littéraires

Le baccalauréat littéraire 2018 met les femmes à l’honneur. En effet, l’épreuve de français de la série littéraire était composée de trois textes écrits par des autrices, Madame de La Fayette, Madame de Staël et Colette. Si cette année les élèves ont pu réfléchir à partir des textes d’autrices, ces dernières sont toujours moins représentées que les hommes lors de cette épreuve.

Des autrices peu présentes dans les annales des écrits du bac de français

À partir du site-magister.com, nous constatons qu’entre 2002 et 2018, seulement 8,2% des extraits de textes choisis pour cette épreuve sont écrits par des femmes. Certaines années, nous ne trouvons qu’une seule femme face à une trentaine ou une cinquantaine d’hommes parmi les sujets que nous avons collectés : Colette en 2006, Marceline Desbordes-Valmore en 2009 et Françoise Grenot-Wang en 2016.

LeDeuxiemeTexte-Statistiques-bac-2002-2018

L’apprentissage de la littérature permet aux élèves de développer leurs connaissances du monde littéraire et d’apporter leur réflexion lors de l’épreuve de français du baccalauréat. Nous pouvons donc regretter que le point de vue des femmes, actrices essentielles de la littérature, soit si peu représenté dans l’examen qui constitue, pour la plupart des lycéennes et des lycéens, l’évaluation de leurs connaissances littéraires.

Selon Paul Raucy, doyen du groupe des lettres de l’inspection générale, le manque de femmes étudiées dans l’enseignement des lettres serait dû au fait que les époques antérieures ne connaissaient que quelques écrivaines. Dans l’article de Libération « Les femmes de lettres, ces grandes oubliées des programmes », publié en 2015, il le justifie ainsi : « Nous demandons aux professeurs de français de transmettre une culture littéraire. Il y a donc un rapport au passé. Or dans le passé littéraire, il n’y a pas beaucoup d’auteures femmes ». Cependant, cette affirmation est à nuancer. Une étude statistique réalisée l’an dernier par Pierre-Carl Langlais sur les romans référencés par le catalogue de la Bibliothèque nationale de France montre des taux de femmes supérieurs à ceux observés dans les épreuves du baccalauréat.

Alors n’y a-t-il que peu d’autrices à cause du manque de conservation des textes féminins, ou bien d’une mise à l’écart de leur production littéraire qui les empêche aujourd’hui d’accéder à la postérité ? Cet article nous apprend que « pour Marine Roussillon, prof en lycée et responsable de l’éducation au comité exécutif national du Parti communiste, les programmes sont la cause de ce tropisme masculin. […] Elle-même cherche à mettre en avant des femmes, mais se retrouve vite contrainte par les frontières académiques ». L’influence de l’autorité académique a des répercussions sur la visibilité des femmes de lettres, aussi bien pour le contenu des cours (ce que nous avions pu mesurer sur les textes étudiés en classe de première) que pour le choix des textes pour les épreuves officielles.

Un impact du genre littéraire sur le genre des auteurs choisis ?

Le nombre d’œuvres écrites par des femmes qui sont sélectionnées pour l’épreuve du baccalauréat de français varie selon les années.  Les objets d’étude proposés ont changé au gré des programmes de français de première en vigueur de 2002 à 2007, de 2008 à 2011 et depuis 2012. Les différences entre les objets d’études amènent à interroger les inégales représentations des autrices. Ces écarts s’expliquent-ils par le choix des genres littéraires ?

Nous constatons que les textes écrits par des femmes sont presque inexistants dans les genres poétique (un seul recensé de 2002 à 2007, aucun de 2008 à 2011 et deux de 2012 à 2018), théâtral (aucun de 2002 à 2007, un seul de 2008 à 2011 et deux de 2012 à 2018), ainsi que pour les réécritures (un seul texte, de Madame de Staël, en 2002). Ils sont tout aussi absents de 2002 à 2007 pour le genre argumentatif, mais atteignent environ 5,7% entre 2012 et 2018.

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En ce qui concerne les biographies, autobiographies, romans et correspondances, les taux de textes d’autrices dépassent les 10%. Ces genres ne sont pas tout le temps représentés dans les programmes : les biographies ne sont plus un objet d’étude à partir de 2012. Cependant, les écrivaines y étaient représentées à hauteur de 36%. La majorité de ces biographies sont des autobiographies, à l’exception des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Il est vrai que les femmes sont historiquement représentées dans ces genres littéraires puisqu’elles en sont les initiatrices (Dauphin et Poublan, 2008 1 ; Morgan, 1992 2).

La place des femmes de lettres est donc d’une part restreinte dans l’enseignement, mais elle est également limitée au-delà de certaines frontières des genres littéraires plus ou moins associés aux femmes. Cette sélection en fonction des genres littéraires reflète peut-être l’emprise des normes dans le domaine éducatif. La professeure émérite Christine Planté estime que les jeunes professeurs « n’osent pas forcément intégrer [les femmes de lettres] dans leurs cours, ont tendance à reproduire les mêmes programmes, à se soumettre à une norme implicite qui fait très peu de place aux femmes ».

C’est dans cette volonté d’atteindre un meilleur équilibre entre les hommes et les femmes de lettres que l’association George le deuxième texte continue à développer sa plateforme web collaborative, « Le deuxième texte », à destination des enseignantes et des enseignants. La mise en ligne d’une nouvelle version, sur laquelle vous pourrez retrouver ce corpus féminin du baccalauréat littéraire 2018, est prévue pour le mois d’août.

L. Borie

Nuage de mots des autrices des extraits réunis dans notre corpus d'annales du baccalauréat de 2002 à 2018

Nuage de mots des autrices des extraits réunis dans notre corpus d’annales du baccalauréat de 2002 à 2018, réalisé avec l’outil https://www.jasondavies.com/wordcloud/

 

 

Références


1 Janice Morgan (1992), « Femmes et genres littéraires : le cas du roman autobiographique », Protée, vol. 20, n° 3, p. 27-36.


2 Cécile Dauphin & Danièle Poublan (2008), « En marge de la culture écrite, au cœur de l’imaginaire – Les épistolières dans les gravures du XIXe siècle », Romantisme, n° 139, p. 113-131.

Données

Auteurs et autrices dans les annales du baccalauréat de français, data.gouv.fr, mise à jour du 05/07/2018

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Une réflexion sur “Baccalauréat 2018 : un corpus entièrement féminin pour les littéraires

  1. C’est très intéressant de voir que l’absence des autrices dans les programmes scolaires et épreuves sont dues à des causes multiples. Mais j’ai bon espoir que cela évolue, enfin j’espère. Quand j’ai moi-même passé le bac, j’avais eu le droit non seulement qu’à des œuvres écrites par des auteurs, mais dans quasi toutes les œuvres les personnages féminins étaient sois absents, sois secondaire et n’avait guère de positif…

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