agoult_-_histoire_de_la_rc3a9volution_de_18482c_18622c_tome_1Après son intervention en introduction de notre atelier Wikisource du 20 octobre dernier, Constance Durand, en master 2 d’histoire sous la direction d’Éric Anceau, à Sorbonne Université, revient sur le parcours de Marie d’Agoult et sur l’écriture d’Histoire de la Révolution de 1848, dans ce nouveau billet de notre rubrique « Écrits de femmes ». Le second tome de l’ouvrage, dans son édition de 1862, a été ajouté fin janvier au Défi 5000 de Wikisource, et devrait donc bientôt être disponible dans la bibliothèque numérique, à l’issue du processus de relecture collaborative.

« Je l’ai écrit sous l’impression vive des événements, au milieu d’une très-grande agitation politique. Souvent, je prenais la plume au sortir d’une séance parlementaire où d’orageux débats avaient jeté le trouble dans ma pensée ; d’autres fois, j’écrivais pendant que l’émeute grondait dans la rue ; à plus d’une reprise, mon travail a été suspendu par le bruit des armes, par les angoisses, par les cruels déchirements de nos guerres civiles. »

Écrire l’histoire, voilà une chose qui n’est pas anodine pour la comtesse d’Agoult. Ce peut être une volonté littéraire comme une nécessité. Marie d’Agoult, sous le pseudonyme de Daniel Stern, écrit « sous l’impression vive des événements », l’histoire de ce XIXe siècle qui fut le premier à se penser en tant que siècle, comme elle l’écrit ici dans la préface de la seconde édition de son Histoire en 1862.

marie_d27agoult2c_and_her_daughter_claire_d27agoult2c_by_jean-auguste-dominique_ingres
La Comtesse d’Agoult et sa fille, Claire d’Agoult. Dessin de Jean-Auguste-Dominique Ingres – 1849

Publié pour la première fois en 1850, le premier tome de l’Histoire de la révolution de 1848 par Daniel Stern est un récit d’observations, de témoignages et d’analyses des insurrections populaires de février 1848 quand, après trois jours de barricades dans la capitale, le roi des français Louis-Philippe abdique, laissant la place, pour la seconde fois en France, à une République qui verra arriver à la présidence Louis Napoléon Bonaparte.

Marie, de son nom de jeune fille de Flavigny, est née en Allemagne en décembre 1805 d’un père en exil issu de la vieille noblesse française. Mariée, avec une dot plus que confortable, au comte Charles d’Agoult en 1827, Marie d’Agoult grandit et évolue dans le milieu aristocratique mondain du boulevard Saint-Germain.

lisztaupiano
Josef Danhauser, Liszt au piano, huile sur toile, 119×167 cm, Alte Nationalgalerie, Berlin. Franz Liszt joue du piano dans un salon parisien, à ses pieds Marie d’Agoult et sur le fauteuil George Sand. On reconnaît aussi Hector Berlioz, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Gioachino Rossini

Et c’est d’abord sa liaison scandaleuse avec le pianiste hongrois Franz Liszt qui fera passer la comtesse à la postérité. En 1835, les deux amants s’enfuient en Suisse, en Italie, « voyage-exil » si bien étudié par les musicologues car il est un tournant dans la carrière de Liszt qui commence alors ses tournées européennes. De ces cinq années d’exil naitront trois enfants, dont la cadette, Cosima, épousera le musicien Richard Wagner.

Lassée peut-être de cette vie mobile, bien loin parfois de son luxe parisien et surtout jalouse des femmes attirées par le succès de son amant, Marie retourne à Paris en 1840 et se trouve « dans un milieu tout nouveau, une personne nouvelle ». Sans retourner auprès de son mari, la comtesse commence à écrire, pour tromper l’ennui, des romans et des nouvelles d’abord (Hervé en 1842, Julien en 1843 et Nélida en 1846, téléchargeables sur Gutenberg) et quelques articles dans La Presse de Girardin, sous le pseudonyme de Daniel Stern.

daniel_stern-esquisses_moralesBientôt, deux ouvrages plus philosophiques, moralistes et politiques font retentir le nom de Daniel Stern au-delà du cercle amical de la comtesse d’Agoult : L’Essai sur la liberté considérée comme principe et fin de l’activité humaine, publié en 1847 et Esquisses morales, pensées, réflexions et maximes en 1848.

Lamartine, Louis Blanc et bien d’autres se pressent alors dans son salon pour rencontrer cette comtesse qui, chose étrange pour son genre et son rang, s’intéresse et parle de politique. En 1848, un « diner-constitution » se passe chez elle, Lamartine et Lamennais s’y retrouvent pour parler de la République en construction. « Tous mes amis seront au pouvoir », écrit-elle dans son journal intime.

Les Lettres républicaines, publiées dans le Courrier français entre le 27 mai et le 8 décembre 1848 finissent d’engager pleinement Daniel Stern dans la politique. Elle y expose son point de vue sur le rôle de l’État, l’Assemblée Nationale, sur le socialisme, le communisme et sur le danger que représente l’élection du « prétendant confus de Strasbourg et de Boulogne, le promeneur d’aigle, le traineur de sabre impérial, le constable par inclinaison, et, pour tout dire en un mot, le neveu », Louis Napoléon Bonaparte.

daniel_stern-histoire_de_la_rc3a9volution_de_1848-1869L’Histoire de la révolution de 1848 par Daniel Stern est publiée, lors de sa première édition, en trois tomes entre 1850 et 1853. Marie d’Agoult commence et prépare son œuvre en pleine révolution et la termine sous l’Empire, alors que sa Maison Rose est devenu un centre de contestation de l’empereur.

Le premier tome, publié en 1850 par Gustave Sandré, se concentre sur les événements de février 1848, présentant les éléments déclencheurs des journées insurrectionnelles de Paris : les forces politiques en présence lors des discussions de l’adresse, la situation de la famille royale ou encore les personnages centraux des banquets. Une partie de ce volume, intitulée « Le combat » s’attache à relater chronologiquement les faits insurrectionnels des 23, 24 et 25 février 1848 à Paris. Enfin, la dernière partie de ce tome, dont le titre évocateur, « La victoire », trahit quelque peu les présomptions d’impartialité de Daniel Stern, suit le peuple de Paris dans ses déambulations à travers les lieux de pouvoir de la capitale en ces journées de février.

La même année, un second volume, de 452 pages, se veut plus politique mais surtout moins centré sur Paris. Daniel Stern s’attache ici à décrire la mise en place et les objectifs des nouveaux ministères de la Seconde République, tout en produisant des portraits philosophiques et moraux de leurs ministres, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès ou encore Crémieux, Carnot et Marrast. La deuxième partie de ce volume est une analyse sociale intitulée « La bourgeoisie et le prolétariat » et décrit les réceptions et les conséquences de la révolution dans les départements français ainsi qu’en Europe où la chute de Louis-Philippe « étonna les souverains plus encore que ne l’avait fait le retentissement de son élévation. »

Enfin, le troisième volume de l’Histoire de la révolution de 1848 par Daniel Stern, est publié deux ans après le précédent, en 1853. La comtesse relate l’épilogue de cette révolution qui voit arriver au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte dont elle fait le portrait dans la première partie de ce volume. Ce troisième tome s’attache, davantage que les deux premiers, au sort des ouvriers et à « l’état moral de la population » dans les journées de juin 1848.

Constance DURAND