Edwige Keller-Rahbé, maîtresse de conférences en littérature française du XVIIe siècle à l’université Lyon 2, avait contribué en 2018 à notre plateforme en nous présentant une fable de Marie-Catherine de Villedieu et en proposant des pistes d’activités pédagogiques. Elle nous présente aujourd’hui son projet sur les poétesses du XVIIe siècle, mené en 2018-2019 en licences de lettres à l’université Lyon 2, qui a conduit au dépôt, fin août 2020, de sept extraits de textes sur notre plateforme.

Qu’est-ce que ce projet vidéo sur les poétesses du XVIIe siècle, comment l’idée vous en est-elle venue, et quel en était le principe ?

Ce projet vidéo est le fruit d’un travail pédagogique proposé à des étudiant·es de Lettres modernes à l’université Lyon 2, en 2018-2019, dans le cadre d’un séminaire de littérature française de Licence 3 portant sur les « Poétesses du XVIIe siècle ». Très concrètement, les vidéos constituent l’exercice d’évaluation finale du séminaire.

J’avais déjà fait l’expérience d’un projet semblable, dans le cadre d’un enseignement sur l’histoire du livre en licence 2, où j’avais proposé aux étudiant·es de réaliser un booktube (vidéo de présentation d’un livre). Les résultats avaient dépassé mes espérances en termes de travail fourni, d’originalité des productions et de participation enthousiaste du public. Je m’étais promis de la réitérer d’une manière ou d’une autre. L’occasion s’est présentée avec ce séminaire : le format vidéo s’adaptait particulièrement bien au sujet retenu puisque la poésie offrait un large choix de textes, relativement courts, et par définition voués à la lecture à haute voix.

Quatre poétesses du XVIIe siècle : Jacqueline Pascal, Anne de La Vigne, Antoinette Des Houlières et Marie-Catherine de Villedieu.

Durant le séminaire, les étudiant·es se sont familiarisé·es avec une production riche et variée de poétesses : autrices célèbres ou méconnues, professionnelles de la littérature ou simples amatrices, parisiennes ou provinciales… L’objectif premier était de leur faire découvrir les figures féminines qui, au XVIIe siècle, avaient participé à l’écriture du genre, afin de revisiter le canon du récit poétique national essentiellement écrit au masculin. Le deuxième objectif était de leur montrer que le thème de l’amour n’était pas l’unique veine d’inspiration des femmes, contrairement aux stéréotypes véhiculés par une certaine histoire littéraire, et qu’elles étaient capables de manifester leur intérêt pour d’autres sujets et thématiques (politique, religion, morale, etc.). Enfin, le troisième objectif était d’illustrer la variété des pratiques poétiques féminines au XVIIe siècle et d’en cerner les différents usages littéraires et sociaux. Car les femmes ont investi aussi bien les grands genres issus de la tradition savante et antique (élégie, églogue, épître…), que les petits genres mondains et « neufs » (épigramme, madrigal, énigme…), sans oublier les genres populaires (chanson, noël…).

Sur cette base, j’ai proposé aux étudiant·es de réaliser une vidéo avec pour objectif de promouvoir une poétesse du XVIIe siècle et l’un de ses textes. Iels avaient la possibilité de puiser dans le corpus de poétesses ou de formes poétiques déjà étudiées, ou de mobiliser d’autres figures et formes. La seule contrainte était de présenter une pièce poétique inédite. Au fond, le projet vidéo se voulait une transposition personnelle du travail pédagogique effectué en cours de semestre, transposition qui devait évidemment tenir compte des spécificités du support, c’est-à-dire des possibilités et des limites propres à la vidéo.

Comment avez-vous lancé le projet avec les étudiantes et étudiants ?

Nous avons pris le temps de cadrer ensemble le projet à l’aide d’un Powerpoint de consignes, laissé à la disposition des étudiant·es sur la plateforme numérique du cours (moins d’une séance du séminaire, qui en comptait onze) :

  1. descriptif général ;
  2. compétences et objectifs visés ;
  3. contenu proprement dit de la vidéo ;
  4. aspects organisationnels (constitution de binômes, proposition d’un calendrier prévisionnel de travail élaboré par mes soins en amont) ;
  5. aspects matériels et techniques (outil pour se filmer, conseils pour se filmer dans des conditions optimales, durée de la vidéo, restitution et dépôt de la vidéo) ;
  6. mise en scène du texte (musique, images, titres…) ;
  7. et mise en scène de soi (voix, gestuelle, accessoires…) ;
  8. diffusion des vidéos et aspects juridiques concernant la diffusion.

J’ai laissé le choix aux étudiant·es de l’usage interne ou externe de leurs vidéos. La proposition de les diffuser sur Matilda.education, la plateforme vidéo éducative sur l’égalité des sexes, ayant rencontré l’unanimité, j’ai noué un partenariat avec l’équipe qui nous a fait l’amitié de nous accueillir dans un espace dédié.

Précisément, quelles sont les compétences travaillées avec ce projet ?

Réaliser une vidéo nécessite un grand investissement de la part des étudiant·es (ou des élèves), tenu·es de planifier rigoureusement leur projet et de collaborer étroitement avec leur(s) partenaire(s). Impossible de travailler individuellement dans son coin et de venir à la dernière minute avec son « morceau », comme cela arrive parfois dans les exposés oraux ou les travaux rendus à l’écrit.

Les étudiant·es sont amené·es à mobiliser plusieurs compétences et savoir-faire, à commencer par des compétences en matière de communication écrite (la rédaction d’un scénario est un passage obligé de l’exercice), et bien sûr des compétences en matière de communication orale (il s’agit de capter l’auditoire, tout en partageant des savoirs érudits de manière pédagogique), mais aussi des compétences purement techniques (maîtrise du matériel, montage…).

Qu’avez-vous pensé des réalisations des étudiantes et des étudiants ?

La diversité des propositions esthétiques et des formules est, selon moi, le point fort du projet. Ce que j’apprécie tout spécialement est la possibilité qu’ont eu les étudiant·es de laisser libre cours à leur imagination. De là proviennent d’heureuses surprises : par exemple, des personnalités discrètes pendant le séminaire se sont révélées créatives et audacieuses dans leur vidéo. D’autres ont manifesté de véritables talents d’humoristes, de scénaristes et d’acteurs·trices, n’hésitant pas à mobiliser camarades et membres de la famille ! Le niveau académique n’entre pas nécessairement en ligne de compte, ce qui est de nature à désinhiber les participant·es.

J’admets bien sûr qu’il y a des travaux moins réussis que d’autres, principalement du fait du non-respect des consignes : textes lus de façon monotone, absence de mise en scène ou mise en scène trop sérieuse… Il en résulte des vidéos statiques, mais qui demeurent heureusement minoritaires. Il ne faut pas oublier que les étudiant·es n’ont eu que neuf semaines pour accomplir leur vidéo, la dernière séance du séminaire ayant été consacrée au visionnage collectif.

Quels conseils donneriez-vous à des collègues qui voudraient proposer un projet similaire ?

Comme tout projet pédagogique, celui-ci nécessite d’être préparé en amont. Selon les niveaux auxquels on s’adresse et le temps dont on dispose, il faut par exemple prévoir une liste d’objets d’étude (textes, auteurs, etc.) dans laquelle les participant·es n’auront plus qu’à puiser. Cela évite qu’iels ne perdent leur temps en vaines recherches. Pour les « Poétesses du XVIIe siècle », j’avais dressé une liste de textes (libres de droits) disponibles sur Gallica, Google Books et Numelyo car je souhaitais que les étudiant·es soient au contact d’éditions anciennes, mais les éditions modernes disponibles dans les bibliothèques universitaires lyonnaises avaient été mentionnées.

À un autre niveau, il me paraît important de rassurer les participant·es sur les conditions d’exécution de leur vidéo :

1/ l’exercice ne requiert pas d’apparaître à l’écran. Les timides, les mal à l’aise peuvent aisément contourner l’obstacle en faisant preuve d’imagination (usage d’un masque, des seules mains ou de la voix), du moment que le propos reste vivant et attractif ;

2/ l’exercice ne nécessite pas d’être professionnel. La boîte à outils de la plateforme « Matilda.education » est d’une aide précieuse sur ce point, qui fournit tous les éléments nécessaires (aide au tournage, aide au montage) ;

3/ l’exercice ne nécessite pas non plus de matériel professionnel. Le plus simple est encore le mieux, c’est-à-dire se filmer avec son téléphone portable, la caméra de son ordinateur (fixe ou portable), ou celle de sa tablette, sans montage. Au sein d’un binôme ou d’un groupe, il y a toujours une personne qui possède l’un de ces outils.

Dans tous les cas, il vaut la peine d’indiquer des liens vers des travaux déjà existants : « Matilda.education », par exemple, ou les booktubes du collectif « RenardsHâtifs », issus du projet Lectura+, financé par les collectivités partenaires, avec le soutien de la DRAC et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et coordonné par l’Arald (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation), en ligne sur YouTube.

Je craignais de devoir résoudre nombre de problèmes techniques, mais cela n’a jamais été le cas tant les étudiant·es se sont avéré·es autonomes : iels savent réaliser, voire monter une vidéo, puis l’extraire et la déposer sur une plateforme. En revanche, il a fallu, de mon côté, être au point sur les aspects de dépôt / traitement / diffusion des vidéos. Prévoir un espace où réceptionner et stocker les vidéos (plateforme numérique de l’établissement ou, à défaut, Google Drive), ainsi qu’un logiciel de traitement pour les convertir dans un format standard (mp4). Et dans l’éventualité d’une diffusion externe, prévoir les aspects juridiques de droit à l’image, etc. La boîte à outils de la plateforme « Matilda.education » est encore une fois très utile.

Le dernier conseil que je donnerais est de prévoir une séance de visionnage collectif pour que les participant·es puissent accéder à l’ensemble des travaux. C’est un moment de partage à la fois gratifiant et valorisant pour tous ceux et toutes celles qui ont contribué aux vidéos !

Merci à Edwige Keller-Rahbé pour ses réponses, retrouvez ci-dessous les extraits choisis et les vidéos réalisées !