Olivier Ritz, maître de conférences en littérature française à l’université de Paris, avait choisi de promouvoir Jeanne Gacon-Dufour lors de la première édition du défi #JeLaLis, en 2019. Le 3 mars, les éditions Le Temps des cerises ont publié le roman La Femme grenadier de cette autrice, ainsi que son essai sur l’enseignement de la lecture aux femmes, qu’il a édités. Il répond à nos questions sur cette démarche éditoriale liée à plusieurs projets pédagogiques sur cette autrice.

Comment avez-vous découvert Jeanne Gacon-Dufour et son roman La Femme grenadier ?

Portrait de Jeanne Gacon-Dufour sur le frontispice du Manuel de la ménagère, à la ville et à la campagne et de la femmme de basse-cour, Paris, Buisson, 1805, gravure non signée (Wikimedia Commons, GeorgeBarbentane).

Je connais le nom de Gacon-Dufour depuis le séminaire de master de Michel Delon sur les romans de 1800 que j’ai suivi lorsque j’étais étudiant. La Femme grenadier est arrivée plus tard. Je cherchais un texte à éditer avec des étudiant·es de licence de lettres, dans le cadre d’un atelier d’édition critique collaborative. Pour que cet atelier soit aussi une initiation à la recherche, je voulais un ouvrage de ma période de spécialité : celle de la Révolution française.

Je voulais aussi un roman qui racontait la Révolution, parce qu’un très bel ouvrage collectif sur les romans de la Révolution venait de paraître, et que j’avais envie de trouver des contre-exemples à la thèse avancée dans le premier chapitre par Stéphanie Genand et Florence Lotterie. Pour elles, les romans écrits jusqu’en 1815 manifestent une sorte de sidération. Leur démonstration est convaincante, mais j’avais l’impression qu’elle tenait au corpus des romans qu’elles avaient regardé de près. Concrètement, j’ai lu des bibliographies imprimées à la recherche des premiers romans de la Révolution. C’est là que j’ai retrouvé Gacon-Dufour et découvert La Femme grenadier.

Il restait plusieurs vérifications à faire, à commencer par la plus importante : lire ce roman pour vérifier qu’il pourrait intéresser les étudiant·es. Il fallait aussi qu’il y ait quelques ressources critiques, mais pas trop : de cette manière, la découverte de la critique irait vite : elle serait un appui pour les étudiant·es, mais leur laisserait une grande liberté interprétative. Il se trouve que La Femme grenadier a fait plus que répondre à ces exigences. L’édition faite par les étudiant·es a été très riche, mais le dossier ne s’est pas refermé après la publication numérique sur le site de mon centre de recherche. J’ai lu les autres romans de Gacon-Dufour. J’ai regardé de plus près les travaux de l’historienne italienne Erica J. Mannucci sur la complicité intellectuelle entre Jeanne Gacon-Dufour et l’écrivain Sylvain Maréchal. Et tout récemment, un passionné d’histoire de la ville de Brunoy, Jean Lérault, a fait des découvertes surprenantes sur la jeunesse de l’autrice. J’avais de quoi faire une nouvelle édition quand l’occasion s’est présentée grâce aux éditions Le Temps des Cerises.

Cette narration fait la part belle aux relations entre les personnages avant son départ à la guerre, pour quelles raisons l’autrice vous semble-t-elle y avoir consacré tant de pages ?

Gacon-Dufour déçoit un peu les attentes, n’est-ce pas ? Avec un titre pareil, on s’attend au récit d’exploits militaires. L’héroïne du roman accomplit des prouesses guerrières, mais elle dit qu’elle ne veut pas les raconter ! Elle tire au fusil aussi bien qu’un homme ? La belle affaire. Ce n’est pas cela qui la rend admirable, mais son intelligence des relations humaines et sa capacité à apprendre d’elle-même. C’est pourquoi les relations entre les personnages occupent une telle place avant son départ pour l’armée : elle doit se libérer de ses préjugés aristocratiques et elle doit apprendre à vivre avec les autres, ce qu’elle n’a manifestement pas appris au couvent. Plus difficile encore ! Elle doit apprendre à décider de sa vie alors qu’elle a vingt ans et qu’elle est une femme. Il n’y a pas trop de quatorze chapitres pour cela.

Les nombreuses références à la vie pendant la période révolutionnaire créent dans ce roman de véritables « effets de réel » à la manière de Barthes : dans quelle mesure pensez-vous que ce roman peut nous aider à mieux comprendre la France révolutionnaire ?

Parler des « effets de réel » pour un roman de 1801 risque de créer un malentendu. La Femme grenadier n’est pas un roman réaliste : c’est encore un roman du 18e siècle où la vraisemblance morale importe plus que l’imitation du réel. Les éléments de décor sont parfois pittoresques et donnent à voir quelque chose de la Révolution, que ce soit dans le Paris des sans-culottes, dans la campagne francilienne, dans un hameau de Vendée ou au sein de l’armée. Mais cette manière d’écrire le roman ne s’attarde jamais sur les descriptions : tout est action et discours.

Un des ouvrages d’économie domestique de Jeanne-Gacon Dufour, conservé à la bibliothèque municipale de Lyon.

En revanche, votre question met en évidence l’un des aspects les plus forts de l’œuvre de Gacon-Dufour : les éléments matériels et économiques y ont une grande importance. Ils ne font pas partie du décor : ils sont indispensables à l’émancipation féminine. Pour être indépendante, il faut savoir coudre des vêtements, savoir quels sont les animaux à élever et les plantes à cultiver, connaître suffisamment le droit pour acheter une maison, savoir composer avec les autorités locales pour obtenir un passeport. Une fois à l’armée, l’héroïne monte en grade parce qu’elle sait dresser un inventaire. Après La Femme grenadier, Gacon-Dufour s’est surtout fait connaître pour ses ouvrages d’économie domestique : c’est par ces livres pratiques qu’elle a voulu être utile aux femmes.

Mais revenons à votre question sur la France révolutionnaire : le Paris des sections révolutionnaires est représenté de façon caricaturale, la guerre en Vendée de façon très idéalisée, l’intrigue est pleine de péripéties romanesques. En revanche, dans les détails les plus concrets, le roman donne une idée de la façon dont on pouvait vivre pendant la Révolution. Et puis, comme tout bon roman historique, il donne envie d’en savoir davantage !

Dans le texte que vous avez édité à la suite de La Femme grenadier, Faut-il interdire aux femmes d’apprendre à lire ? l’autrice déclare (en 1801 donc) : « si la nécessité de l’instruction pour les femmes comme pour les hommes n’était point aussi bien sentie et reconnue qu’elle l’est, on se serait appliqué, dans un discours préliminaire, à la démontrer. » Jeanne Gacon Dufour fait ainsi l’économie d’une telle défense, tout en semblant dire que cette question est résolue : pensez-vous qu’on peut la prendre au pied de la lettre ?

La première partie de la phrase que vous citez est ironique. Au début de l’année 1801, au moment où sont publiés les deux ouvrages de Gacon-Dufour, Napoléon et son ministre de l’intérieur Chaptal préparent une réorganisation complète de l’instruction publique… sans se soucier des femmes ! L’école de Napoléon sera une école de garçons. Sylvain Maréchal et Jeanne Gacon-Dufour écrivent en réaction à cette mise à l’écart, le premier par son très provocateur Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, la seconde par deux textes complémentaires : la Réponse au projet de loi (que nous avons renommé Faut-il interdire aux femmes d’apprendre à lire ?) et quelques jours plus tôt, La Femme grenadier. Le roman est un plaidoyer pour l’instruction des femmes. La Réponse au projet de loi reprend les procédés utilisés par Sylvain Maréchal : la satire et l’ironie, un mélange d’érudition réelle et fantaisiste, l’outrance allant parfois jusqu’à la mauvaise foi… Le roman démontre l’utilité sociale de l’instruction des femmes, Gacon-Dufour choisira la forme de l’essai quatre ans plus tard (De la nécessité de l’instruction pour les femmes), mais en 1801, son premier objectif est de faire exister le débat. Le risque n’est pas qu’on dise qu’il faut interdire la lecture aux femmes. Le vrai danger est que l’instruction des femmes ne soit pas une question politique.

Vous aviez déjà travaillé sur ces textes avec des étudiantes et étudiants de master pour les mettre à disposition sur Wikisource de façon collaborative, qu’avez-vous tiré de cette expérience ?

J’ai travaillé sur La Femme grenadier avec des étudiantes et des étudiants de L3 pendant un semestre. La publication du texte sur Wikisource était une étape importante dans un projet plus large, dont le résultat était l’édition d’une édition critique numérique. Pour la Réponse au projet de loi, c’est assez différent : j’ai profité d’une séance d’initiation à Wikisource avec des étudiantes et des étudiants du Master Métiers du Livre et de l’Édition de Montpellier pour éditer ce texte.

Ces expériences, répétées avec d’autres textes, me convainquent de l’utilité pédagogique et scientifique de Wikisource. C’est d’abord un excellent outil pour apprendre à être attentif aux détails du texte imprimé original. Il apprend aussi à se relire et à relire les autres. Et surtout il invite à se poser des questions. Que faire de ce mot qui semble mal orthographié ? Faut-il corriger cette incohérence ? Que signifient ces italiques ? Faut-il garder cette disposition du texte ? La meilleure configuration est celle de l’atelier, quand un groupe d’étudiant·es travaille en même temps dans une même salle informatique. Alors les questions et les réponses sont nombreuses et l’on découvre ensemble de nombreux aspects du texte. On comprend mieux l’un des atouts paradoxaux des projets Wikimédia : le travail des amateurs. Les étudiant·es connaissent mal la Révolution et les romans du tournant des Lumières. Tant mieux ! Ils posent d’autant plus de questions et font souvent apparaître des aspects du texte auxquels je n’avais pas fait attention. Une dernière chose sur ce point : nous avons souvent été aidés, pendant que nous éditions des textes, par des utilisatrices ou des utilisateurs de Wikisource plus avertis que nous : quelle chance !

Qu’apporte une édition papier grand public de ce type de textes par rapport à une édition ancienne ou une édition scientifique ?

On parle de plus en plus des femmes oubliées de l’histoire ou des autrices invisibilisées, et tant mieux ! Mais comment les faire connaître et surtout les faire lire ? La recherche en littérature peut avoir ce rôle : indépendamment des questions de genre, elle interroge les traditions littéraires et les fait évoluer. Sans les travaux qui lui ont été consacrés depuis quarante ans seulement, Olympe de Gouges serait restée dans l’oubli. Mes collègues qui travaillent sur le tournant des Lumières ont déjà entendu parler de Gacon-Dufour. L’édition critique numérique de la Femme grenadier leur est principalement destinée, comme l’article que j’ai publié dans une revue scientifique par la suite. J’espère que les études sur cette autrice et sur son œuvre seront de plus en plus nombreuses, mais, sauf surprise, tout cela se fera lentement et modestement, dans le temps long de la recherche.

Avec l’édition pour Le Temps des Cerises, c’est autre chose ! Il est possible que Gacon-Dufour, deux cents ans après, retrouve un public : qu’on la lise et qu’on aime la lire. L’éditeur donne cette chance au texte par les moyens financiers qu’il peut engager et par les différentes personnes qu’il implique dans le projet : l’imprimeur pour la fabrication d’un bel objet, le diffuseur qui fait connaître le livre aux distributeurs, les libraires qui le vendent et qui peut-être vont le recommander. Un réseau de professionnels du livre est susceptible de s’emparer de La Femme grenadier et de la faire exister. C’est beaucoup. Et ce n’est pas tout ! Grâce à Marine Roussillon, la directrice de la collection « Le Temps littéraire », l’artiste Dugudus a créé une magnifique couverture, qui dit très bien ce que veut être ce livre : un livre pour aujourd’hui.

La Femme grenadier, suivi de Faut-il interdire aux femmes d’apprendre à lire ? est disponible en librairie depuis le 3 mars. Merci à Olivier Ritz et aux éditions Le Temps des Cerises d’avoir envoyé un exemplaire à notre association.