Le concours #JeLaLis est terminé depuis hier, mais le défi continue sur les trois thématiques que nous avions suggérées pour cette année : #FemmesDePresse, #Théâtrices2022 et #JeLaDis. C’est la dramaturge, metteuse en scène, comédienne, conteuse et pédagogue Emmanuelle Cordoliani qui nous l’avait suggérée. Après être intervenue lors de plusieurs de nos ateliers #JeLaLis pour transmettre des conseils à des profs qui souhaitaient faire travailler l’oral à leurs élèves, elle nous a lu quelques vers pour le Printemps des poétesses. Elle nous dévoile aujourd’hui son rapport avec les textes d’autrices et la façon de les mettre en voix.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à des textes d’autrices et comment les faites-vous vivre ? 

Je me suis rendu compte tard, comme beaucoup de femmes de ma génération, que j’avais lu peu de textes d’autrices. Ça a été une prise de conscience relativement tardive, mais à partir du moment où elle s’est faite, je me suis aperçu que c’était un véritable changement de paradigme. Une partie de mes activités concerne la musique, c’est assez difficile d’y avoir affaire à des textes de femmes pour la bonne et simple raison que les partitions de compositrices sont difficiles d’accès, qu’il y a peu de librettistes connues. Mais j’essaie de compenser cela par mon activité de community-manager de la page Facebook Une certaine dose de poésie. Depuis sept ans, à raison d’un poème par jour, je pense que l’on doit être à parité.

Comment l’oral permet-il de faire vivre ces textes ?

Pour une raison très simple, en tout cas en ce qui concerne la poésie : elle a été très majoritairement écrite pour être lue à voix haute. C’est son objet initial. L’autre raison importante, c’est que le phrasé permet souvent de donner accès à la poésie à des gens qui n’y entendent goutte. C’est-à-dire que la poésie nous oblige à réapprendre à lire. Comme à peu près tous les textes, d’ailleurs : c’est vrai aussi pour des textes scientifiques. Et on n’apprend pas à lire à voix basse.

Régulièrement on ouvre un livre et on se dit « Oh lala ! Je ne sais plus lire en fait ! » On ne comprend pas ce qu’on lit et il y a une (ré)éducation qui doit se faire. Je pense que pour des textes techniques, ou des essais, on accepte ça. Mais la poésie a tendance à beaucoup fragiliser les gens, à les inquiéter. On se sent bête parce que parfois, les mots, contrairement à ceux de textes techniques, sont très simples. Ce n’est pas un problème de mots : c’est leur agencement qui déconcerte. 

Et puis souvent aussi parce que c’est de la poésie, on croit qu’il faut comprendre quelque chose d’autre que ce qu’on comprend… 

Le fait d’entendre des vers dits à voix haute, ou de les dire soi-même à voix haute, permet d’entrer dans une nouvelle relation avec le poème. Tout simplement parce que quand on dit les choses à voix haute, elles nous traversent le corps et pas seulement la tête (même si la tête c’est du corps). La voix haute implique que tout à coup, on fasse entièrement caisse de résonance. Et donc on se met à voir à nouveau une relation avec un aspect très important du poème qui est son son, comment ça sonne tout ça. Et le poème n’est effectivement pas seulement une affaire d’idées, c’est une affaire de sons autant que d’idées. La voix haute lui restitue cette dimension.

Plusieurs démarches encouragent des collégiennes et collégiens à dire des textes à voix haute, de la poésie en particulier, comme le concours « Si on lisait à voix haute ». Quels conseils donneriez-vous pour dire des textes de femmes à voix haute ?

Dans un premier temps, cela consiste pour moi à accepter de dire à voix haute exactement comme on lirait tout bas, pour soi. C’est-à-dire qu’une des meilleures lectures à voix haute qu’on puisse donner d’un texte, c’est le fait de sonoriser une vraie lecture pour soi. Quand on lit pour soi, si on tombe sur un passage qui nous pose question, qui est plus difficile, ou sur un mot nouveau, on va ralentir. Parfois on va relire, pour être sûr·e de bien comprendre. Et ça par exemple, c’est une médiation qu’on fait pour nous-mêmes, et dès qu’on lit à haute voix, on voudrait la faire disparaître, puisqu’on en a un peu honte. Or c’est exactement cette médiation qui permet aux gens qui nous écoutent de comprendre ce qu’on est en train de dire. Alors, mon premier conseil est de ne pas poser un vernis, mais d’accepter que dire un poème à voix haute, c’est permettre à des gens qui ne l’ont pas sous les yeux de l’imaginer écrit. 

Pour cela, il faut s’appuyer sur des choses très simples comme la ponctuation, le phrasé évident, la syntaxe, la mise en valeur de tous les éléments les plus pragmatiques et techniques dans l’écriture. C’est vraiment la base et c’est souvent quelque chose dont on a un peu honte, parce qu’on trouve cela pas assez bien. Mais en fait on a besoin de dévoiler cette mécanique aux gens qui écoutent pour qu’ils aient une chance de comprendre comment elle est faite et par conséquent de quel discours elle supporte.

On pourrait prendre par exemple le poème Cécile Sauvage « Tes bras sont plus profonds… ». Ce n’est pas un poème très difficile a priori. 

Tes bras sont plus profonds que les arbres berceurs,
Que les blés où le vent se prolonge et s’enfonce
Et tes sanglots d’amour ont ce cri de chaleur
Du grillon qui suffoque à midi sous la ronce.
Je ne distingue plus quand tu ris dans mon cou
Si c’est en moi ton souffle ou la brise qui filtre.
Quand tu passes, mon cœur dans mon sein à grands coups
Bat ainsi qu’un frelon heurtant contre la vitre ;
Mais surtout on dirait que la route, c’est moi,
Que tu viens en foulant mon herbe et ma poussière
Et qu’à tes yeux j’étends la ramure des bois
Où tu vas pénétrer mon âme de clairière.

Cécile Sauvage

Là par exemple, sur les vers « Je ne distingue plus quand tu ris dans mon cou / Si c’est en moi ton souffle ou la brise qui filtre, » on a une inversion. Normalement on devrait dire « Si c’est ton souffle qui filtre en moi ou la brise. » Alors on peut le traduire dans le phrasé en faisant une pause, une toute petite césure avant et après « en moi » et un accent sur le verbe à la rime « filtre », pour bien faire sentir qu’il s’applique au souffle ou à la brise, qu’il a deux sujets potentiels. Si on le lit les vers d’une traite, c’est mort, plus personne ne sait de quoi on parle.

Pour des personnes qui veulent non seulement déclamer ces textes mais le faire sans avoir le texte sous la main, quels conseils pourrait-on leur donner pour apprendre des poèmes ou d’autres textes écrits par des femmes, par exemple pour la thématique #JeLaDis du défi #JeLaLis de notre association ?

Ce défi me tient vraiment à cœur parce que la relation qu’on a avec un texte appris par cœur est une relation unique. C’est vraiment une relation merveilleuse. Et on le sait toutes et tous parce qu’on a toutes et tous appris des poèmes dans l’enfance dont on se souvient toujours. C’est un lien très fort. Ces poèmes évoquent beaucoup de choses pour nous. Parfois des choses désagréables, quand on trouvait ces poèmes tartes, ou mystérieux etc. Mais il n’empêche que c’est un lien fort, l’apprentissage par cœur. Cela permet d’entrer autrement en résonance avec le poème. Et l’idée d’avoir un texte toujours sur soi, qui devient un vade-mecum, un compagnon de voyage, je trouve ça assez magique. 

Techniquement parlant, plus on apprend, plus c’est facile d’apprendre. Donc au début, de toute façon, si ça fait longtemps qu’on n’a pas appris par cœur, c’est un effort. Et ça reste un effort, on n’y arrive pas en claquant des doigts, ça c’est sûr. 

Mon premier conseil, le principal c’est qu’il faut savoir quelle est pour soi la meilleure méthode. Il y a des gens qui ont une mémoire très visuelle. Il y a des gens qui ont une mémoire auditive. Il y a des gens qui ont une mémoire qui au contraire passe par un geste. Ce geste, ça peut être marcher, ça peut être écrire à la main. Recopier, recopier un poème jusqu’au moment où nous effectivement on le sait. Mon premier conseil, c’est donc de se connaître, de se rencontrer dans l’apprentissage par cœur et de voir quel est le meilleur moyen. Parce qu’après, on peut développer des méthodes qui nous correspondent mieux.

Par exemple, si on est si on est quelqu’un très visuel, cela peut consister à avoir sous les yeux différentes versions typographiées différemment. Cela peut ça peut aider à développer une mémoire très solide. 

Si on est quelqu’un au contraire avec une bonne mémoire auditive, cela peut consister à enregistrer très à plat les choses qu’on veut apprendre par cœur. La méthode idéale c’est d’enregistrer chaque phrase trois fois, puis laisser un temps, pour pouvoir la répéter. C’est une technique qui marche très bien si vraiment on écoute sans essayer de faire le moindre effort. On écoute trois fois la même phrase qui revient et puis la quatrième fois on la dit. Puis après il y a la deuxième phrase etc, etc. 

Voici donc deux techniques différentes, mais il y en a évidemment beaucoup beaucoup d’autres. Et puis on peut en inventer. On peut apprendre aussi par la structure du poème ou du texte. C’est à dire commencer par raconter l’histoire du poème. Par exemple, dans Les Roses de Saâdi de Marceline Desbordes-Valmore, voilà ce qui se passe : il y a quelqu’un qui a ramassé des roses, qui les a rangées dans sa ceinture, puis ça a explosé et en fait elles se sont répandues dans la mer et maintenant la mer est toute rouge. Et petit à petit, quand la structure est bien claire, ça va être plus facile d’y accrocher le poème. Parce qu’on sait ce qu’on raconte et donc on choisit une forme à cette façon de le raconter. On va aussi avoir moins peur, parce qu’en cas de trou de mémoire, on pourra toujours dire quelque chose. 

Photographie d’Emmanuelle Cordoliani par Clémence Demesme, tous droits réservés.